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 Capoeira Porto de Minas Bruxelles / histoire de la Capoeira

 

 

Capeira Bruxelles / capoeira_antiga

 

 

Extrait de

La carrière morale dans la capoeira

Étude de cas sur les modalités d’incorporation de l’habitus d’une pratique sportive rituelle.

Mémoire de Master en sport et sciences sociales, Université de Lausanne, Faculté des sciences sociales et politiques, Institut des sciences du sport

Présenté par Sarah Augsburger, décembre 2010

 

 

La capoeira est une pratique sportive chargée d’histoire ; le récit de ses origines fait l’objet d’une attention particulière car elles sont centrales pour pouvoir comprendre la philosophie et le poids des traditions. Ce récit donne corps à une authenticité de la pratique, qui est à la fois séduisante et attirante dans la représentation de l’art martial ; en présentant un ancrage particulier, l’importance qui lui est accordée peut correspondre à une forme de marketing tribal ou de marketing de l’authentique. Ainsi, s’intéresser à la pratique de la capoeira aujourd’hui ne peut faire l’économie d’un détour par ses origines et son histoire. L’identité de la pratique est forgée sur ce passé parfois chaotique, ce qui est précisément souvent rappelé par le Maître. Par exemple, les rituels qui la parcourent, les anecdotes contées dans certains chants font référence à l’histoire liée aux esclaves Africains du Brésil ; par conséquent, la connaissance de ce passé fait elle aussi partie de l’initiation à la capoeira, de son apprentissage et de sa socialisation.

 

Les origines de la capoeira font l’objet de nombreux récits, sans qu’il y en ait un qui soit unanimement reconnu. Les sources historiques sont presque inexistantes et il est difficile de valider une origine plutôt qu’une autre ; soulignons toutefois que ce n’est pas la vérité sur cette histoire qui attire, mais plutôt l’importance que revêtent ces récits dans la pratique de la capoeira. Malgré cela, il est néanmoins possible d’affirmer que la capoeira est directement liée à la présence des Africains au Brésil et qu’elle a pris forme là-bas, fruit de la rencontre entre divers peuples pendant la période de l’esclavagisme sous la colonisation portugaise ; elle est traversée par toute une histoire de souffrance et de résistance des Noirs au Brésil.

 

Capoeira Bruxelles / Original steel engraving drawn by Debret engraved by Chaillot 1838

 

Il se raconte ainsi que dans la première phase de colonisation après la découverte du Brésil en 1500, les Portugais eurent recours à la main d’œuvre locale pour travailler dans les plantations de canne à sucre. Cette première expérience s’avéra être un échec, car les Amérindiens furent rapidement décimés par les maladies européennes ou échappèrent aux conditions de travail qui leur étaient imposées en fuyant dans leurs villages cachés dans la forêt. Les Portugais commencèrent alors à importer des esclaves d’Afrique provenant de leurs colonies. Sur toute la longue période de l’esclavage, ce furent essentiellement des Africains soudanais et bantous qui furent déportés, originaires du Congo, d’Angola et du Mozambique (qui étaient alors des possessions portugaises). Les plantations de canne à sucre puis les mines d’or créèrent une demande de plus en plus importante au fil du temps, portant à plusieurs centaines de milliers le nombre d’Africains capturés et déportés au Brésil, jusqu’à l’abolition officielle de l’esclavagisme en 1888.

 

Capoeira Bruxelles / Transport Esclavage1880-

 

Le principal port d’arrivée des bateaux négriers fut Salvador da Bahia ; la ville devint le centre et la plaque tournante du trafic des esclaves au Brésil, car la région du Nord-Est était la plus adaptée pour la culture de la canne à sucre, où travaillaient la majorité des esclaves africains. Ainsi, la région de Bahia étant la plus dense en termes de population de couleur, elle devint le berceau de la culture afro-brésilienne, statut qu’elle occupe toujours de nos jours. Les Africains se retrouvèrent déracinés et souvent séparés de leurs compagnons pour être mélangés avec d’autres captifs.

 

Capoeira Bruxelles / bahia

 

Selon Armelle Enders, historienne contemporaine ayant rédigé plusieurs ouvrages sur les colonies portugaises en Afrique et sur l’histoire du Brésil, les repères sociaux et culturels des Africains s’effacèrent progressivement, « pour laisser place à une nouvelle identité façonnée par l’esclavage ». Nestor Capoeira, maître et auteur de plusieurs ouvrages sur la pratique, relève que les Africains, enlevés à leur pays d’origine, amenèrent avec eux leur culture, une culture qui n’était pas conservée dans les livres ou dans les musées, mais dans le corps, dans l’âme et le cœur de chacun ; qui était transmise de père en fils, d’initié à débutant, de génération en génération.

 

Capoeira Bruxelles / Original wood engraving by G. Vuillier. 1894

 

Dans les plantations, les esclaves étaient logés tous ensemble dans des quartiers nommés senzalas ; cultures et traditions différentes se côtoyaient et s’imprégnaient les unes des autres au fil du temps, car les propriétaires veillaient soigneusement à mélanger les différentes ethnies afin d’éviter qu’une conscience commune liée à une origine spécifique ne se crée. Le mélange ethnique et culturel occasionné par la traite des esclaves donna naissance à un environnement hétérogène ; plusieurs auteurs partagent ainsi l’idée que la capoeira prit forme ainsi, émergeant de la rencontre de diverses traditions et rituels africains. Cette origine peut être validée par plusieurs éléments.

 

Certaines sources supposent que la capoeira s’est inspirée d’une forme de combat très violent originaire d’Angola, appelée batuque. Cet art de combattre était composé de coups de pieds en direction des chevilles de l’adversaire, ayant pour but de le faire chuter. D’autres sources supposent que la « danse du zèbre », le n’golo, fait partie des formes de danse ou de lutte qui furent intégrées et absorbées par la capoeira. Également originaire d’Angola, cette danse s’effectuait lors de l’efundala, rituel qui célébrait le passage des jeunes filles au statut de femme. Les jeunes hommes s’affrontaient alors sous forme de danse rituelle, et le gagnant pouvait choisir la femme qu’il désirait sans devoir payer de dot au père de la jeune fille.

 

Capoeira Bruxelles / Gravure 3

 

Une autre origine est souvent racontée par les maîtres de capoeira. Lorsque des esclaves parvenaient à s’enfuir des plantations, ils se réfugiaient dans la forêt dense qui se trouvait non loin de la côte. Ils se regroupaient alors en villages de taille variable, appelés quilombos, qui leur permettaient de survivre cachés. Le plus célèbre et le plus grand de ces villages, le Quilombo dos Palmares, était mené par le personnage légendaire Zumbi ; c’est dans cet endroit que la capoeira serait née, conçue comme une méthode de combat rudimentaire composée de quelques coups de pieds très violents afin que les esclaves échappés puissent se défendre en cas de confrontation avec les Portugais qui les recherchaient. Finalement, d’autres sources suggèrent que les esclaves auraient déguisé la capoeira sous forme de danse afin de pouvoir continuer à la pratiquer sous le nez des Portugais, qui leur interdisaient toute forme de combat (les blessures qu’ils pouvaient occasionner étaient néfastes du point de vue économique). Cependant, cette dernière version semble relativement peu crédible dans la mesure où toute forme d’expression de la culture africaine fut interdite dès 1814; la danse en faisait également partie.

 

Il en va de même pour les sources qui avancent l’idée que la capoeira aurait été créée dans le but de se défendre et de se battre contre les colons portugais, mais cela semble toutefois moins crédible ; en cas de confrontation directe, les capoeiristes avaient bien peu de chances de survie face aux balles de fusils. Toutefois, ces diverses théories s’accordent sur l’idée de conquête de liberté, la capoeira étant présentée comme une forme de résistance face à l’oppression portugaise. Avant l’interdiction, les esclaves pouvaient la pratiquer, ce qui leur octroyait un espace et un moment de détente dans leurs journées pénibles. Ainsi, même si la capoeira ne pouvait rien faire physiquement à l’encontre des balles, l’esprit révolutionnaire et la recherche de liberté a profondément marqué la philosophie de la pratique qui a gardé les stigmates de l’oppression de tout un peuple.

 

Capoeira Bruxelles / Gravure 4

 

Il n’est donc pas anodin que ce soit ce type de récit qui soit mis en avant par les maîtres, qui fondent en quelque sorte leur identité sur le passé de la capoeira. L’ensemble de ces explications parvient à la même conclusion : « même si la capoeira existait en Afrique à un stade embryonnaire, que ses racines sont sur le vieux continent et qu’elle s’est fortement inspirée de la culture africaine, elle est pourtant née au Brésil », dans le contexte de l’esclavagisme. Ce type de récit historique, plus ou moins transformé et embelli dans les discours des maîtres de capoeira (notamment par des récits de résistance ou de fuite d’esclaves), donne à la pratique son identité particulière et la différencie des autres pratiques sportives.

 

Jusqu’au début du XIXe siècle, les formes d’expression de la culture africaine étaient autorisées et même encouragées, car elles avaient alors deux fonctions. Nestor Capoeira relève qu’elles représentaient d’une part une « soupape de sécurité dans le régime de l’esclavage », les conditions de travail dans les plantations étant très dures ; d’autre part, ces manifestations culturelles accentuaient les différences entre les diverses ethnies africaines et permettaient alors aux Portugais de « diviser pour mieux régner ».

 

En 1808, la cour du roi João VI arriva au Brésil, fuyant l’invasion du Portugal par les Français. Dès lors, la situation qui était encore relativement favorable aux Africains se modifia. En effet, les expressions culturelles africaines commencèrent à être réprimées puis persécutées systématiquement, jusqu’à être interdites à certains endroits. En 1888, l’esclavage fut officiellement aboli, mais la répression à l’encontre de la culture africaine était toujours en vigueur et atteignit son paroxysme en 1890, lorsqu’une loi ordonna la prohibition totale à son encontre. Les dirigeants accusaient alors la capoeira d’être responsable de la violence et des révoltes qui troublaient fréquemment l’ordre public.

 

Capoeira Bruxelles / Gravure 30

 

Mais malgré cette interdiction, la capoeira continua à se développer dans des endroits cachés à l’insu de la police, principalement dans la région de Bahia. Elle existait également dans les villes de Rio de Janeiro et de Recife, mais la répression à l’encontre des expressions culturelles africaines eut pour conséquence de la voir pratiquement disparaître de ces deux villes. Pendant cette période particulière de prohibition, entre 1900 et 1930, la capoeira réussit donc à subsister et c’est à cette époque que des personnages légendaires (mais néanmoins réels) firent leur apparition : Besouro à Bahia, Manduca da Praia à Rio ou Nascimento Grande à Recife, qui étaient redoutés pour leur grande maîtrise de l’art martial. Ces figures sont toujours célébrées de nos jours dans certains chants, comme une trace indélébile de l’histoire de la capoeira.

 

La situation changea radicalement au cours des années 1930, avec l’arrivée du gouvernement de Getúlio Vargas. L’identité métisse brésilienne héritée de l’histoire coloniale du Brésil changea de statut : d’une identité à cacher, elle passa à une identité qu’il fallait promouvoir et valoriser. Ainsi, les services de l’Etat et la société tout entière se réapproprièrent les symboles et les traditions de la culture afro-brésilienne ; Vargas réhabilita officiellement la culture africaine en 1937. C’est au cours de cette même année qu’il inscrivit la première académie de capoeira à Salvador à l’Office de l’Education de la Santé Publique.

 

La capoeira s’extirpa alors de son illégalité, mais de façon encore toute relative ; en effet, elle n’était alors acceptée que dans des endroits fermés et uniquement avec l’autorisation de la police. Malgré cela, ce changement politique donna un coup de fouet au développement de la pratique. Elle fut même élevée au rang de « lutte nationale brésilienne », comme symbole de la brésilianité métisse.  Cette période de réhabilitation de la culture africaine marqua un tournant dans l’histoire de la capoeira et vit deux styles distincts se développer.

 

Capoeira Bruxelles / Pastinha Bimba

 

Manoel dos Reis Machado, alias Mestre Bimba, créa un nouveau style de capoeira, la luta regional baiana (lutte régionale bahianaise), qui prit le nom de capoeira regiona et ouvrit sa première académie en 1932 à Salvador da Bahia. Bimba s’inspira de diverses formes de lutte existant à l’époque pour créer son nouveau style de capoeira ; il est intéressant de relever que son père était connu pour être un champion de batuque, détail qui renvoie à l’une des théories sur les origines de la capoeira. Sa méthode marqua un tournant dans l’enseignement de la pratique ; il créa huit séquences d’entraînement, composées d’attaques et d’esquives, appelées sequências de Bimba. Il créa également des séquences d’acrobaties, appelée la cintura desprezada. Ce type d’acrobaties avait pour but d’entraîner le capoeiriste à toujours retomber sur ses jambes, l’un projetant le corps de l’autre et vice-versa. Les cours étaient structurés autour de ces séquences que les élèves devaient réaliser au début de chaque entraînement. Dans l’académie du fils de Bimba à Salvador, les cours se déroulent toujours de la même manière de nos jours, composés de ces séquences techniques et acrobatiques. Avec l’ouverture de l’académie de Bimba et la mise en place de séquences d’entraînement, on assiste à une formalisation de la pratique, qui devient  une méthode d’enseignement par séquences ordonnées – rationnelles –, écrites, enseignées à l’intérieur des académies.

 

Souvent critiqué à ses débuts, Mestre Bimba réussit à démontrer l’efficacité de son nouveau style de capoeira, par exemple en défiant et en battant d’autres lutteurs. Peu à peu, la capoeira regional gagna en popularité et s’étendit dans tout le Brésil. L’académie de Mestre Bimba connut un véritable succès ; jusqu’alors pratiquée exclusivement par la population défavorisée, une majorité de ses élèves provenait de couches sociales élevées.

 

Parallèlement à l’émergence et au développement de la nouvelle capoeira regional, la capoeira primitive, qui prit alors le nom de capoeira angola afin de se différencier de sa petite sœur, continua également à se développer. Vicente Ferreira Pastinha, alias Mestre Pastinha, ouvrit son académie en 1941 à Salvador également. Les adeptes de la capoeira angola se positionnaient à l’encontre des pratiquants de la capoeira regional, mettant en avant la nécessité de conserver les racines et les origines africaines de la pratique héritées de son histoire. Toutefois, la malícia, le côté malicieux représente le point commun entre les deux styles, l’idée étant de pouvoir piéger son adversaire avec des feintes et des ruses. De plus, les deux styles de capoeira comportent les mêmes traditions et les mêmes rituels de jeu qui seront présentés dans la suite de ce travail (bien que de manière générale, la capoeira angola se réclame comme la gardienne de ces traditions).

 

Capoeira Bruxelles/ logo

 

Malgré les divergences d’opinion qui se forgèrent à cette époque, l’ouverture de ces deux académies marqua une nouvelle ère dans le développement de la capoeira. C’est à partir de ce moment-là qu’elle commença à être enseignée et pratiquée ouvertement, dans une organisation formelle et structurée. Mestre Bimba et Mestre Pastinha incarnent les deux figures emblématiques de ce renouveau et de ce coup de fouet dans le développement de la capoeira. À l’instar d’autres personnages légendaires, de nombreux chants leur sont consacrés et sont entonnés dans les rodas du monde entier. Ainsi, la légalisation de la capoeira et l’ouverture de ces deux écoles furent les points de départ du développement et de l’expansion de la pratique au Brésil d’abord, puis dans le monde entier à partir des années 1980.

 

Évoluant constamment au fil du temps, chaque groupe possédant ses propres particularités, la capoeira n’a jamais été une pratique figée et rigide. C’est ainsi que la capoeira contemporaine fit son apparition dans la deuxième moitié du XXe siècle ; style très proche de la capoeira regional originale, mais comportant quelques différences. Elle est devenue plus dynamique, plus aérienne et plus rapide que la capoeira originale de Bimba. Les trois styles de capoeira ne sont pas exclusifs et il existe de nombreux liens entre les différents groupes de chaque style, même s’il y a parfois des tensions et des désaccords entre eux. Tous trois conservent le même récit des origines et défendent des valeurs morales similaires liées de ce type de récit. Actuellement, la capoeira contemporaine est la plus répandue dans le monde.

 

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